SALOMÉ DE FONTAINIEU OU LA DESTRUCTION DU MOTIF


Pour Gertrude Stein les peintres peignaient tous avec les couleurs qui les composaient. Ainsi leur corps menait une existence suspendue dans le temps, accumulant (par l’étreinte de leur pratique) les couleurs qui finissaient par les absorber.

Ici entre Salomé, dans ce qui sera la chambre noire. Pour l’instant il s’agit d’une pièce brillante quoique simple, presqu’illuminée. De l’autre côté j’imagine les arbres, les feuilles d’un jardin où en contrebas j’ai vu scintiller le long d’un mur, des citrons. Des citrons à Marseille et au cœur de l’hiver. Je ne connais du travail de Salomé que ce que j’ai pu en voir sur Instagram et qui immédiatement m’a alertée.

Ce dépôt de couleurs inséparable d’une série de gestes. Quelque chose d’une violence sensuelle incessamment fixée puis reprise. Avec des trous.

De même que « Nous sommes écrits » puisque écrivains, nous inscrivons les signes qui nous écrivent, j’ai voulu en savoir plus sur celle dont les couleurs (ce jaune ou ce bleu qui partout  tombe ou cogne lorsqu’il est enfoui) semblaient s’agglutiner dans une hâte vitale.

Salomé de Fontainieu : je me souviens m’être demandé (découvrant son nom) si sa peinture avait quelque chose à voir avec la fille d’Hérodiade qui par sa danse obtint (pour sa mère) la tête de Jean-Baptiste qu’on lui fit décapiter et servir sur un plat. Selon un texte apocryphe Salomé mourut en passant sur un lac glacé ; la glace se brisa et elle tomba jusqu’au cou dans l’eau. La glace se reforma autour de son cou, laissant apparaître sa tête comme posée sur un plateau.

Comment, au XXIem siècle une femme artiste peut-elle, après Le Titien ou Caravage (somptueux artistes assez obsédés par cette macabre mise en scène pour y revenir à plusieurs reprises) transporter dans son nom une telle mythologie sanglante ? Quel serait ce corps (le sien) ainsi nommé, dans sa rencontre avec le corps de la peinture ?

Un semblant de réponse je le savais se trouvait enfoui dans les surfaces peintes qu’elle allait me montrer.

Il s’agit de travaux sur papier. Elle les déplie. Les scotche au mur. Les formats sont assez grands mais elle les manipule avec aisance. Je remarque qu’elle porte des bottes de cuir assez hautes. Il y a une sorte de musicalité dans l’enchaînement de chacun de ses gestes. Elle parle peu.

Je regarde. Légèrement abasourdie. Le jet dripping émerge en pulsions mais des strates forment en profondeur un ralenti. Sans début ni fin, comme vivant sans retour. Un emboitement /déboitement répété, neuf.   Un va et vient de la couleur entièrement livré au passionnel de l’action – réaction.

  C’est le règne d’un simulacre où quelque chose d’enfoui s’efface pour ressurgir autrement. Corps ou paysage ?

Quelque chose s’est installé – dans un lieu, un temps – y prend vie, respire sans doute, enfoui sous une série de rafales-couleurs ou à-plats maigres puis gras…

Le papier semble devenu peau, totalement imprégné par ce qui le couvre, faisant de lui un objet inséparable de la somme des gestes-peinture qui se sont abattus sur lui.

Il me semble brusquement entrevoir ou plutôt reconnaître quelque chose. Un corps paysage déjà traversé. Ou une fleur qui pousse dans sa lumière. Le bruit du vent. Une saison, un lieu. Son inscription déjà traitée, transposée.

Présence fantômale aussi féroce qu’entêtée et frappant à la vitre d’un « je me souviens » démultiplié…
Je l’interroge, lui demande brusquement (alors que je suis dans son atelier) « où ça a été peint ? »

Elle raconte et tout s’éclaire. La variation des verts, les vibrations de la lumière, ces creux remplis, ces gestes dans l’accélération – décélération d’un printemps aigre et qui brusquement aère le papier. Cette traversée d’invisibles saisons arriérées allant du chaud au froid dans une non-figuration acharnée.

Ces papiers ont été peints durant trois ans dans un atelier en pleine nature à Aix en Provence, chemin de Bibemus, au pied de la Sainte Victoire. Par tous les temps au sens de la climatologie, le corps englouti dans les arbres, les pieds dans la terre… Voilà la clef. Brusque ment je retrouve le rose Cézanne si juste quant à la lumière du soir et comment elle le distribue sauvagement mais avec précision, dans des à-plats miraculeux.

Un rose saumon repassé dans du rose blindé, hagard et rageur mais si juste, si juste…

Dans le laurier et le thym, la masse des nuages…

Maintenant je comprends mieux, posées au sol tout près de l’endroit où je me tiens assise, cette plante morte montée sur un manche de bois comme outil, comme ces grosses plumes qu’il a fallu casser pour les rendre opératoires.. Cette méticulosité à creuser, remplir.

Salomé de Fontainieu est entrée dans ce paysage comme on entre dans soi-même, armée jusqu’aux dents.

Sachant qu’une œuvre d’art devrait toujours nous apprendre que nous n’avons pas vu ce que nous voyons.


Liliane Giraudon , femme de lettres, poétesse et traductrice.

Marseille Février 2023